Lison au salon
Rédaction proposée par Lakevio, sur une toile de Robin Freedenfeld.

Lison se demande pourquoi Paul, son mari, a tenu à se rendre au salon de l’agriculture, lui qui a toujours critiqué et renié cet évènement. Il l’a plantée là, avec les animaux à soigner et toutes affaires courantes à gérer et régler. Se pose-t-elle réellement la question du comment et du pourquoi ? Non, pas vraiment. Elle devine plus ou moins.
Depuis quelque temps, elle écoute de vagues conversations, presque chuchotées, avec les copains venus rendre visite à Paul. Elle a saisi des bribes de dialogues téléphoniques. Emmener quelques bovins à ce salon est un non-sens. Les animaux ne sont pas préparés à cette exposition, ils sont sales et mal nourris, et sans doute n’entre-t-on pas aussi simplement dans ce lieu de grande renommée.
Depuis deux ans environ, la fougue qui animait ce solide gaillard a peu à peu disparu, pas la moindre petite étincelle ne vient raviver le feu qui naguère lui aurait fait soulever des montagnes.
Lison s’égare dans ses souvenirs, elle revoit le jeune homme heureux et jovial, fourmillant de projets au temps de leurs fiançailles. Elle se souvient de ses cheveux soyeux, de ses yeux clairs et de son menton volontaire. Elle se sentait bien auprès de lui, en sécurité, pour toujours…
Aujourd’hui Lison est triste et désabusée, elle se retrouve seule confrontée à l’amertume de son époux qui a baissé les bras. Trop de frais, de taxes, de travail non reconnu. Une mauvaise année avec la mort d’une vache. Une culture dévastée par les orages. Puis la sécheresse. Trop c’est trop… Ras le bol…
Trois jours que Paul est parti dès l'aube naissante, le visage taciturne, un trait soucieux à la naissance des sourcils. Un mauvais coup se prépare, Lison en est persuadée. Apeurée et tremblante, ses forces l’abandonnent en ce matin nuageux. Même le bouquet d’iris se meurt par manque d’eau et le portrait de sa maman chérie ne lui donne pas le regain d’énergie nécessaire, elle restera en peignoir toute la journée, silencieuse et prostrée.
Journal télévisé de vingt heures, le salon a ouvert ses portes, le président de la république est hué, insulté. Les forces de l’ordre interviennent, Paul est à terre, maîtrisé, menotté, emmené. Lison pleure en silence, la douceur du soir caresse ses joues humides.