Les lundis du Goût

LEGOUT

Vous avez déjà une idée de ce qui surgit de cette toile d’Aldo Balding.
Racontez l’histoire que vous avez à coup sûr imaginée et prévenez en le disant en commentaire du devoir que je vous présenterai lundi.

 Histoire imaginée dis-tu, pas du tout, voici une histoire vraie !

Rencontre étonnante en cette fin de dimanche. Il est dix-huit heures, la nuit est tombée, je rentre tranquillement chez moi après avoir passé la journée chez des amis. Le temps est maussade, de gros nuages menaçants roulent dans le ciel, je relève le col de mon manteau et hâte le pas sur le trottoir désert. Presque désert. Je vais croiser un piéton, je le vois à environ trente mètres de moi. A peine ai-je le temps de distinguer si c’est un visage familier ou non qu’il m’interpelle en gesticulant : «Madame, vous habitez un village merveilleux, j’aimerais bien m’y installer, dommage on ne demande pas de boulanger dans le coin».

La bavarde que je suis domine la sage et le désir de rejoindre mon cocon familier. Je suis très intriguée par le personnage. Bavarde et curieuse, il n’en faut pas plus pour taper la conversation avec ce monsieur, et tant pis si ça jase derrière les rideaux des riverains.

L’homme est petit, menu, une barbe blanche encadre son visage anguleux, un chapeau de feutre noir recouvre ses cheveux longs, une pipe est vissée au coin de ses lèvres, son sac à dos semble contenir des trésors. Curieusement, moi la peureuse, je n’angoisse pas, aucune envie de prendre mes jambes à mon cou ! Je lui demande d’où il vient. Il m’explique qu’il est boulanger (Compagnon) à Lausanne et qu’il vient ici une fois par mois, visiter une amie handicapée.

Et voilà qu’il devient impossible de l’arrêter de parler, raconter. Je l’écoute, tantôt amusée, tantôt sérieuse, parfois émue. Il a cinquante-quatre ans, veuf deux fois, divorcé une fois et dit avoir eu au moins trois cents fiancées ! Rien que ça ! J’aurais éclaté de rire si son visage n’avait cette expression grave et nostalgique. Il me dit aimer les montagnes enneigées l’hiver, la multitude de fleurs en été, la rivière qui gronde sous le pont François Premier ou encore la source Saint Félix que recouvre le pont des Carmes. Un original Loulou, il s’appelle Loulou, ça lui va bien !

«Vous n’avez qu’à aller au PMU et vous demandez Loulou, je suis connu. Ma première épouse est morte voici vingt ans, la deuxième depuis dix ans, je viens de divorcer de la troisième !»

«Ma deuxième femme je ne l’ai pas oubliée, elle était adorable, parfois je vais sur sa tombe, je m’assieds auprès d’elle, je lui dis bonjour, lui récite une petite prière en bourrant ma pipe et lui dis : Tiens, voici un petit peu de tabac pour toi, on partage, je sais que tu aimais bien ça».

«La troisième, dont j’ai divorcé, la Mimine, elle est encore dans ma tête et dans mon cœur, je n’arrive pas à l’oublier. Les soirs d’hiver, quand il faisait très froid, elle nichait sa tête au creux de mon épaule, ses beaux cheveux bouclés me chatouillaient le visage, je repoussais tout doucement ses mèches, elle soupirait d’aise et de bonheur».

Puis, ouvrant grand les bras en direction du ciel «Vous voyez Madame, ce soir il fait froid mais quand je parle de ma Mimine c’est comme s’il faisait un grand soleil».

Un spécimen cet homme, certains diront un fou, moi j’opte pour un être sensible et écorché vif. Par contre, outre une certaine poésie, se dégagent de lui de désagréables effluves d’alcool. Alcool ou pas, je refuse de lui donner mon numéro de téléphone ! J’ai de la difficulté à couper la conversation, il repart toujours sur de nouvelles anecdotes sur sa Mimine et les prières qu’il adresse chaque jour à ses amours mortes. J’arrive enfin à prendre congé en lui indiquant le chemin de la petite chapelle de la communauté religieuse toute proche. Poignée de mains. Je fais dix mètres et l’entends crier «Allez au PMU, demandez Loulou, ils me connaissent, et si vous voulez, on ira se balader, mais attention, en pure amitié parce que ma Mimine elle est encore dans mon cœur !»

 Archives blog Pralinette – Février 2005