Dans un de ses billets, ma copine Juju a posé la question  «Qu'avez-vous fait l'année de vos 17 ans, où étiez-vous ? ». J’étais chez moi, au coeur de la France profonde où il ne se passait jamais rien, mais j’ai un souvenir très doux, bien différent de ce que j’ai pu vivre ces années-là…

1969, année de mes 17 ans. Jusque-là je n’avais guère bougé de ma campagne profonde, triste et désertique. L’année précédente, le son du tam tam m’était bien parvenu, annonçant les évènements du joli mois du muguet, mais mon principal souci était de rêvasser au bord de la mare, imaginant mon prince charmant surgir de je ne sais où ! Cet été-là, des amis d’enfance à Maman, établis sur Paris, m’invitèrent à passer les vacances chez eux. Après une forte résistance du côté de mon père, tout heureux quand même de se débarrasser de moi… Paris, me voilà !

Lorsqu’il me fut présenté, je crois bien l’avoir immédiatement ébloui par ma jeunesse, mon style jeune provinciale saine et sportive, sans fard et sans chichis, fougueuse en même temps qu’effarouchée. Ajoutez à cela un zeste d’espièglerie, de longs cheveux ondulés sur un boléro blanc crocheté par ma Mémé, un pantalon à damier pattes d’éléphant sur des jambes fines et musclées… satisfait et admiratif fut le regard qui se posa sur moi. Maître boulanger chez mes amis, il arrivait de sa Bretagne natale. Célibataire, la belle trentaine. Sans quelconque arrière-pensée, mes amis me confièrent à lui pour me faire découvrir la capitale et me distraire à la fête des Loges.

Nos escapades furent tendres et complices. Amicales, du moins au début. Nous aimions nous retrouver et nous raconter nos petites histoires. Petit à petit, je me surpris à l’attendre à la sortie du fournil, j’avais envie de sa main dans la mienne, de son odeur de farine et de pain chaud. Je me sentais en sécurité. Lorsqu’il me disait « tu es belle », je le croyais. Parfois, à trois heures du matin, lorsque je savais qu’il venait prendre son service, je guettais son arrivée derrière le rideau de ma chambre. Il descendait de voiture, levait les yeux dans ma direction, on se faisait un petit signe de la main. Il me disait que ces brefs mais tendres regards échangés lui donnaient du cœur à l’ouvrage. Notre complicité dura deux mois, le temps des vacances scolaires. Quelques jours avant la fin de mon séjour, il souhaita aller un peu plus loin dans notre relation qui n’en était qu’à de petits baisers. Nous étions sur le banc d’un jardin public, il m’enlaça en me disant son désir de moi, son envie de me revoir, sa crainte aussi de choquer la petite fille qu’il voyait encore en moi. Je me mis à pleurer. L’attirance qui nous avait rapprochés nous imposa la douleur du renoncement.  Rien ne paraissait possible entre la petite provinciale et le beau boulanger parisien. Nous rentrâmes main dans la main, silencieux et hébétés. Nous venions de nous réveiller d’un rêve, aussi beau qu’inaccessible.

Les nuits suivantes, les dernières, le rideau de ma chambre resta baissé, je pleurai, recroquevillée dans mon lit. Je refermai ma valise sans y déposer le moindre souvenir de ce bel amour d’été. La gare de Lyon était bruyante et bondée mais j’étais bien seule.

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