Les lundis de Lakevio

lakevio

Norman Rockwell

Les sourires peuvent cacher bien des choses

ou révéler d'heureux ou surprenants moments...

A quoi (à qui) pense donc Anna ?

A qui  (à quoi) pense donc Edmond ?

 Je suis sûre que vous savez.

Vous partagerez leurs pensées, lundi !

 

Anna a un bon et doux sourire, c’est mon arrière-grand-mère  -du côté de ma maman-, elle regarde gentiment Edmond. Lui, je l’ai très peu connu, à sa mort j’avais environ six ans.

A cet instant où le photographe immortalise leur demi-siècle de mariage, Anna est songeuse, elle retrace un parcours jalonné de bons et mauvais moments… la vie quoi…  leur mariage, la naissance de leurs six enfants, la guerre et ses difficultés, la rude vie campagnarde. Anna l’aime son homme, pourtant qu’est-ce qu’il lui en a fait voir ! Oh pas méchant pour deux sous, juste un peu insouciant, surtout quand il avait bu un canon de trop ! Elle repense notamment à ce fameux retour de foire. Edmond avait vendu toutes les volailles, à un bon prix. Heureux, il avait copieusement fêté l’évènement au bistrot du village. De tournée en tournée avec les uns et les autres, il n’en était pas sorti tout frais l’Edmond ! Incapable de diriger la jument, il s’était écroulé dans le premier fossé en vue. La jument était rentrée seule à la ferme, pas d’Edmond dans la carriole. Anna se souvient de l’inquiétude ressentie et avait finalement retrouvé son Edmond, profondément endormi, ronflant bruyamment  au milieu des ronces et des orties.  Anna resta cependant indulgente malgré quelques coups de canif dans le contrat, comme on dit… c’est qu’il était –et est encore- très bel homme… la Léontine, cette bavarde, avait raconté… tandis qu’Anna s’occupait des enfants, l’Edmond ne s’était pas ennuyé à la foire de la saint Martin où il servait le vin chaud… et puis une autre fois encore, mais Anna ne s’attarde pas sur ces évènements, elle regarde intensément son amour, c’était un bon papa, toujours prêt à enseigner aux enfants la fabrication des paniers d’osier, à les emmener à la cueillette des fruits, à leur apprendre la nature, le respect, la politesse. Ajustant délicatement et tendrement une petite branche de lilas à la boutonnière d’Edmond, Anna sait depuis toujours qu’elle n’aurait jamais épousé meilleur homme.

 

 Edmond regarde tendrement son épouse.

Comme tu es belle, pense-t-il avec l’envie soudaine de la serrer dans ses bras. Tes cheveux ont blanchi mais sont si épais et sentent si bon que j’aime toujours y enfouir mon visage. Je n’ai pas été un mari exemplaire mais à chaque fois tu as su me ramener à toi. Non seulement tu es belle mais tu es forte et courageuse, douce et déterminée. La guerre m’a emporté au loin, d’interminables mois durant et j’ai tremblé pour toi, pour nos enfants, pour notre vie. Toi aussi tu avais la peur au ventre, tu pleurais le soir seule dans le lit lorsque les enfants dormaient. Et tout au long des jours, tu assumais la maison, les enfants, la ferme, sans jamais te plaindre. Les rares lettres que je recevais de toi n’étaient que mots d’amour et d’espérance. Tu me racontais votre difficile quotidien mais sans jamais baisser les bras. Je n’oublierai pas ton acte héroïque de parcourir en vélo le trajet Moulins-Clermont Ferrand pour deux kilos de farine !* Tu es mon héroïne, oui ! Je t’aime comme au premier jour, et même plus encore, mieux encore !

 * L’anecdote est réelle, une de mes tantes a fait ce trajet, dans les conditions déplorables que l’on peut imaginer en période de guerre.