Les lundis de Lakevio

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C’est en 1982 que nous avons acheté une maison nichée au cœur de mon Bourbonnais natal. Notre petite maison dans la prairie, comme nous l’appellerons ensuite. Je n’avais pas connu une enfance heureuse et épanouie dans ce paysage presque plat dont la monotonie accentuait encore ma tristesse et mon ennui constants. Mais en faisant la connaissance de celui qui allait devenir mon mari, mon grand amour, j’ai longuement cheminé et pu enfin pardonner à mon père sans pour autant comprendre les raisons profondes de sa méchanceté. Daniel avait réussi à se faire aimer de lui et la vie prenait un heureux tournant. Mais revenons à la petite maison. Lorsqu’un beau jour, Maman nous annonça au téléphone que la propriété jouxtant la leur était à vendre, Daniel, sans même connaître le lieu, dit tout de suite et d’un ton sans réplique « on achète » ! Ainsi fut fait en deux temps trois mouvements. Une jolie maison entourée de quatre mille mètres carrés d’un terrain presqu’en friches. La maison quasi insalubre. Que de boulot à venir mais quel bonheur aussi ! Daniel, sans relâche, s’attaqua à restaurer et agrandir -cela dura plusieurs années- jusqu’à obtenir un nid douillet et confortable. Le pré avait pris allure de belle pelouse agrémentée de multiples arbres et arbustes et de massifs de fleurs multicolores. Les enfants couraient comme des petits fous dans le grand pré, jouaient à cache-cache dans les buissons, faisaient des galipettes jusqu’à la nuit tombante, envoyaient leur cerf-volant si haut dans le ciel qu’on ne voyait plus qu’un petit point noir balloté dans le vent chaud, faisaient du vélo, grimpaient aux arbres... L’été, le tuyau d’arrosage servait de douche, une douche tiède et délicieuse sous laquelle les enfants poussaient des cris stridents en réclamant encore et encore le jet bienfaisant. La douche rustique durait alors bien au-delà d’une simple toilette et je terminais aussi trempée que mes insatiables chérubins. Inlassablement je jouais avec la tondeuse, le rotofil, taillais les haies, désherbais les massifs de fleurs que Maman nous avait données. L’été était l’occasion de réunir famille et amis, autour de la grande table en bois sous l’immense sapin de la cour. J’adorais préparer des repas pour mes bien aimés, plus on était nombreux plus j’étais heureuse. Tôt le matin, après l’arrosage quotidien, mon panier sur le porte-bagage du vélo, je filais dans le jardin de mes parents cueillir les bons légumes dont je régalais mes invités. J’étais affairée comme une abeille, j’aimais que ma maison soit accueillante et que rien ne manque au confort de chacun. L’après-midi c’était farniente puis confitures ou encore conserve de légumes. Et quand le soir tombait, nous apportant un peu de fraîcheur, nous contemplions en silence la voie lactée, comme envoûtés, jusqu’à une heure avancée de la nuit.

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Hélas… En cette belle journée d’avril 2000 où les oiseaux du printemps chantent à tue-tête, nous avions prévu de fêter mon 48ème anniversaire. Brutalement Daniel s’écroule, mort, dans son petit paradis comme il aimait à le dire. Le bonheur vole en millions d’éclats de verre lacérant mon corps tout entier, me plongeant dans un incommensurable gouffre de détresse duquel il me fallut deux longues années à émerger. A tout petits pas, cahin-caha. Soutenue par mes enfants et mes amis, présents, chaleureux, affectueux, attentionnés, disponibles. J’ai quelque peu transformé ma maison savoyarde. C’est là que j’ai retrouvé goût à la vie en contemplant le flamboiement du soleil couchant sur la montagne dans le calme des soirs d’été, en caressant le manteau de neige dans le silence des hivers. Avec des yeux neufs et des gestes inventés…  J’ai tenté de garder ma jolie petite maison bourbonnaise, je passais toutes mes vacances à travailler à l’entretien de ce paradis perdu. Jusqu’au jour où, épuisée et consciente que je ne retrouverai jamais le bonheur sur cette terre,  j’ai dû me résoudre à vendre. C’était le 14 février… je m’en souviens comme si c’était hier. Le notaire lisait d’une voix monocorde les articles du code civil, les origines de propriété, les plans d’occupation des sols, les servitudes… j’entendais sans écouter. J’étais assise entre les deux petits amoureux qui achetaient ma maison. Ils se faisaient un beau cadeau de saint Valentin, leurs yeux brillaient… les miens aussi…