Paul Rafferty-Hydrangeas - Contre-Jour - Jeu d'écriture proposé par Lakevio

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Ce matin la fleuriste m'a apporté un bouquet de roses odorantes. Une carte de visite y est jointe. J’ai tout de suite reconnu l’écriture de Pierrot, mon ami d’enfance. Nous avons usé nos fonds de culotte sur les mêmes bancs à l’école du village. Il y a… Oh, bien soixante-dix ans ! Que la vie passe donc vite… Je me sens tout à coup vieille, usée par le travail et les chagrins. Je dispose les fleurs dans un joli vase et le pose sur la petite table du salon. Installée dans mon fauteuil préféré, je découvre les mots de Pierrot, il m’annonce sa visite, on dégustera, dit-il, une galette des rois et on se souhaitera la bonne année.

Les rituels, les mêmes depuis des décennies. Je souris mélancoliquement en revivant la coutume du jour de l’an… Il était d’usage, dans mon Bourbonnais natal, de sillonner la campagne, à vélo ou à pied, de ferme en maison, pour souhaiter la bonne année à la famille et aux voisins. Et de gambader dans les rues du bourg, toquant çà et là aux portes familières. C’est ainsi que l’on buvait la « goutte du jour de l’an ». Oh pas moi bien sûr, j’accompagnais les grands, moi je récoltais un biscuit, un petit sou… ou rien du tout ! La goutte, pour tout campagnard qui se respecte, ce n’est pas n’importe quel alcool. C’est la bonne gnôle tirée de l’alambic à l’entrée de l’hiver. De la prune ou de la poire, ou des fruits mélangés, selon la récolte. Ma mémé ne dérogeait jamais à cette coutume et c’était très étonnant car elle détestait l’alcool, quel qu’il soit. Elle aimait pourtant attendre ses visiteurs du jour de l’an mais chez elle point de cette bonne gnôle. Ainsi, des jours voire des semaines auparavant, elle préparait soigneusement la fête du père janvier. Je l’accompagnais à l’épicerie du village pour acheter la liqueur à laquelle elle restait fidèle d’année en année : une crème de noisette délicieusement sirupeuse et colorée comme un caramel. Et chaque premier janvier, ma mémé sortait du fin fond du placard des petits verres aux dorures finement ciselées. Je crois bien que ces verres ne voyaient la lumière du jour qu’une fois par an !  J’aimais les regarder, mes yeux d’enfant les trouvaient si fins et si fragiles ! Je m’entends encore oser « Mémé, je peux goûter, juste un petit peu… une toute petite goutte » !

La sonnette de la porte d’entrée me tire de mes rêveries. Mon fidèle Pierrot est là, mon frangin, mon poteau, mon copain qui tient chaud… Je me blottis dans ses bras et l’embrasse, plus émue que d’habitude… les souvenirs ça vous remue parfois tellement fort…