lakevio

Aquarelle de Jasmine Huang, proposée par Lakevio

Ce n’est pas très correct mais tant pis, j’ose m’approcher de la fenêtre. Après tout je ne risque pas grand-chose puisque je n’ai rien à perdre. Je suis dans la rue, je dors dans la rue, je mange dans la rue, je marche dans la rue. Sans but et sans espoir. Et pourtant sans colère. J’ai enfin échappé à la violence de mon compagnon. Un soir où, comme à son habitude il avait trop bu, il m’a violemment projetée sur le trottoir après m’avoir insultée et frappée. Certainement persuadé que j’allais revenir après quelques errances dans le froid mordant de décembre. J’en sourirais presque… le froid et l’inconfort sont plus doux que les humiliations et les coups portés à mon corps meurtri. Je me suis retrouvée avec d’autres compagnons de misère, à tendre la main pour un minimum de nourriture indispensable à ma survie. En attendant… en attendant quoi ? Je ne sais au juste mais je veux m’en sortir. Je suis jeune, ma vie est à construire, j’en ai l’immense volonté et le profond désir.

Dans le quartier où je traîne souvent, j’ai remarqué cette fenêtre derrière laquelle il m’arrive d’entrevoir la silhouette d’un vieux monsieur. Il m’intrigue, je me surprends à l'observer. Il ne sort que le lundi. C’est le marché dans le quartier. Ce jour-là, il semblerait qu’il fasse des provisions pour toute la semaine. Il revient chez lui les bras chargés de paquets. Le pas hésitant, le souffle court.  Il n’oublie pourtant jamais de passer chez la fleuriste. Un peu de douceur et quelques brins de bonheur, le visage de ce brave homme paraît si triste, si las.  

J’ai beau m’approcher discrètement, le vieil homme m’aperçoit et ouvre sa fenêtre. Il me fixe de son beau regard clair qui aussitôt s’embue. Mal contenue, une larme glisse sur sa joue. Il se raconte… Dit que je lui rappelle sa petite fille morte des suites d'une maladie grave. Il me demande si je veux bien entrer à son service, les années commencent à peser sur sa santé fragile. Une porte vient de s’ouvrir sur la chaleur, l’amitié et l’affection dont nous avons tant besoin tous les deux. Il est ma bouée de sauvetage, je suis sa main tendue.