En patientant devant les cabines des termes, je papote de-ci de-là. Une dame me raconte sa sortie de la veille avec son mari, la découverte d’un chemin au bout du monde où elle a vu des biches et entendu bramer le cerf.

Fort intéressée, je la questionne, ce chemin se trouve au-delà de Grand Naves. A l’énoncé du nom de ce village perché, une émotion m’envahit. Cela fait deux ans que mon regard se porte en hauteur dans cette direction, me promettant d’y aller sans toutefois l’avoir jamais fait. Mais soudain, comme un pèlerinage, un hommage tendre et affectueux, il me faut aller là-haut.  Ma vieille amie Constance qui m’a appris à randonner il y a une trentaine d’années venait chaque été dans ce village. Elle m’a souvent raconté ses randonnées à travers montagnes sauvages et sentiers déserts. Gentiment je lui disais qu’il est imprudent de partir seule dans ces lieux aussi hostiles que somptueux, sans informer quiconque de l’itinéraire qu’elle emprunte, sans téléphone portable, juste avec ses deux bâtons. Elle souriait et semblait dire «cause toujours». Elle était célibataire et solitaire. Constance est morte au mois d’avril, il me fallait alors monter.

P1090371Sitôt dit sitôt fait, l’après-midi je donne rendez-vous à une copine curiste et nous voilà parties. En voiture. C’est loin, ça grimpe fort, la route est étroite jusqu’au village… mais je n’ai pas tout vu…

P1090375Appareil photo prêt à l’emploi, je m’arrête au cœur du village, souffle coupé devant le paysage qui s’offre à moi. Un vieux monsieur se trouve à quelques mètres et me demande si je suis perdue. Je lui réponds que non (enfin pas trop, pas vraiment, presque, un petit peu, pas tout à fait). Je souris en me disant qu’il ne doit pas souvent voir grand monde et je sais qu’il sera un bon interlocuteur. Et nous voilà à parler à bâtons rompus, assez rapidement je lui demande s’il a connu Constance, il lève les bras au ciel « bien sûr que oui», nous l’évoquons un long moment puis je questionne ce cher homme sur sa vie ici, je sens qu’il aime me répondre. «Ah ça, j’ai bien quelques douleurs mais ici l’air est bon, pas de pollution, pas d’énervement, mon épaule veut plus bouger com’y faut, mais hé c’est que j’ai 80 ans» ! Il accompagne ses mots en bougeant difficilement le bras. Je lui demande alors, geste à l’appui, s’il peut encore lever le coude pour… vous voyez ce que je veux dire ?! Il rit et d’un ton malicieux me répond que du côté canon et gnole tout va bien. Bon sang il me plaît ce monsieur, je l’aurais bien goûtée sa gnole, ce doit être un sacré nectar !

P1090372Mais ce n’est pas tout ça, il faut maintenant partir à la recherche du coin perdu où brame le cerf. Dans deux kilomètres environ, prenez la route à droite qui monte dans la forêt, nous dit le brave homme…. Si j’aurais su j’aurais pas v’nu… la route grimpe, grimpe et serpente, à droite à gauche, plus ça grimpe plus la route rétrécit, des morceaux de rocher encombrent parfois la route, route un peu défoncée par endroits et en dévers,  du côté opposé à la roche c’est le précipice, profond, si profond, de plus en plus profond… et pas le moindre élargissement qui me permette de faire demi-tour. Une voiture arrive en face, un fondu comme moi, chacun se serre (et je serre les fesses) et ça passe de justesse.

P1090373Au bout d’un long moment, enfin une petite voie de garage, je m’arrête, coupe le contact et vitres ouvertes j’écoute le silence… mais de brame du cerf, point. Pas grave, je peux faire demi-tour et retourner à la civilisation. J’ai plusieurs fois demandé à ma passagère si elle se sentait bien, en sécurité… elle m’a répondu que oui, qu’elle n’avait pas peur… pardi, comme moi elle a peut-être menti car je peux vous le dire maintenant j’ai eu la trouille, une chtite gnole m’aurait réconfortée. Mais j’ai repéré une autre route, je l’essaierai dans les jours à venir, à suivre… Quelle aventurière je fais !

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